La nouvelle avait bousculé la tranquillité de la ville de Parbridge. Beaucoup, une vingtaine de vieux Texans, manifestaient leur mécontentement devant la petite mairie. Ils scandaient des slogans et des insultes envers ce maire fraîchement élu.
« Martel, touche pas à l’autel ! Martel, tu es criminel ! »
On lui avait d’ailleurs trouvé le doux surnom de « Martel, maire mortel ». Car la rumeur voulait que l’ouverture de la tombe libérerait la raison pour laquelle leur martyr était mort en héros.
Retranché depuis deux jours dans son bureau, il comptait suivre les travaux à travers les yeux de son assistant, qui n’était autre que le fils de son ami. Il comprenait la frustration de la population ; ils avaient tous grandi avec l'idée que l'autel était sacré et inviolable. La vérité, il la connaissait : il y gisait le fondateur de leur ville, et une légende s'était créée autour de lui pour s'assurer que la tombe reste debout. Mais les informations historiques et archéologiques que l'on pourrait y trouver n'avaient pas de prix – enfin si, deux cent mille dollars exactement.
Au téléphone, Austin semblait nerveux, mais tentait visiblement de garder son calme face aux habitants venus empêcher l'ouverture de la tombe.
— Les promoteurs me disent qu'on n'en a plus pour longtemps. La porte sera descellée d'une minute à l'autre.
Martel émit une exclamation de joie dans l'appareil.
— En revanche, ajouta-t-il en regardant la police retenir les barrières de tomber sous le poids du peu d'habitants tentant de forcer le passage, je crains que des gens parviennent à nous attaquer pour ça.
— Ne t'en fais pas, aie confiance en la police. Dis-moi, vous n'avez pas touché à la statue, au moins ?
— Oh non, on a fait tout cela comme prévu ! Nous ne faisons que forcer la porte dessous. Par ailleurs, ils se sont assurés de garder les inscriptions dessus aussi intactes que possible. Un peu de poussière, rien de plus.
Austin leva les yeux vers le père fondateur. On ne lui avait tracé aucune pupille, mais il pouvait sentir la pression de son regard. Son visage était dur, il portait une moustache imposante et ses cheveux semblaient se perdre dans le vent. Son poing se levait vers le ciel, tel un héros de légende l'aurait fait. En fait, il en était un maintenant : terrassant une ombre planant et apportant le malheur dans la ville, il l'aurait enfermé dans cette ancienne cave de maison. Seulement, les histoires divergeaient sur la raison pour laquelle il s'y était piégé également.
Après quelques années, le maire suivant, un de ses amis les plus chers, avait fait raser la maison et construire ce tombeau au-dessus. Devenue grise par le passage du temps, la statue de pierre veillait sur la ville depuis près de deux cents ans. On y lisait encore "Un sacrifice pour des centaines de vies. Nous ne t'oublierons pas, mon ami.".
Soudain, une série d'explosions se fit entendre et la porte tomba lourdement dans la poussière, se cassant en quatre morceaux.
— Je n'ai rien dit, monsieur, la porte s'est cassée sous l'impact. Mais le tombeau est ouvert.
Il ne sut distinguer si Martel avait hoqueté de choc ou de surprise.
— Vois avec les agents s'il est possible de s'approcher.
Austin interpella un homme avec une blouse orange et un talkie-walkie. Celui-ci lui refusa d'abord l'accès, puis entendant le maire s'impatienter à l'autre bout du fil, lui fournit un casque avant de l'accompagner devant la tombe.
— Très bien, Austin, je veux que tu me dises tout ce que tu vois.
— Pour le moment, pas grand-chose, murmura-t-il la voix tremblante. Un escalier noir. Je crois que je vois de vieilles torches sur les murs, mais rien de bien intéressant.
— Parfait ! S'exclama Martel dans le haut-parleur. Va demander une torche et descends.
Austin regarda avec horreur l'ouvrier qui l'accompagnait. Il n'avait jamais été fan du noir.
— Je crains que ce ne soit pas possible, Monsieur le Maire, ajouta le travailleur à la veste. Il y a des règles à respecter, il faut sécuriser les lieux...
— On marche depuis des centaines d'années autour de la statue, il n'y a jamais eu aucun signe que le sol puisse s'effondrer. Je vous paie cher pour ces travaux, alors vous allez faire ce que je vous dis. Je veux savoir, maintenant, ce qu'il y a vraiment là-dessous.
L'ouvrier haussa des épaules et alla chercher une lampe torche. Austin frissonna. Il n'avait jamais été confronté à la mort. Un cadavre était censé se cacher en bas. En potentiellement pire. Il ne pouvait se résoudre à faire un pas de plus.
— Monsieur Martel..
— Ne t'inquiète pas, Austin. J'ai parfaitement confiance en toi. Je ne te demande qu'un aller-retour. Tu n'auras qu'à me décrire tout ce que tu vois, et n'oublies pas de prendre des photos ! À défaut de pouvoir voir ça de mes propres yeux. (Il souffla un instant.). Imagine la chance que tu as : être le premier témoin du plus grand mystère de notre ville. Quelle est la raison de la mort de notre fondateur ? Qu'a-t-il combattu ? Où s'arrête la légende et où commence la vérité ? Tu auras ta place dans les journaux de l'état, mon petit.
Austin détestait quand il l'appelait ainsi. Il était loin d'avoir son âge, mais avoir vingt ans ne lui semblait pas si jeune. Pourtant, il avait raison. Il témoignait de l'histoire de sa ville, alors il avait grand à y gagner.
L'homme au talkie-walkie revint avec la lumière. Austin l'attrapa à pleine main et éclaira le bout de l'escalier.
— Les marches s'arrêtent une dizaine de mètres plus bas. Je vois rien d'autre... Il y a une porte sur la gauche ! Je descends.
Le cœur battant, il fit ses premiers pas, suivi de près par l'autre homme. Le son de la foule s'atténua instantanément. L'atmosphère y était si pesante que ses oreilles se bouchèrent. Une odeur humide et agressive lui monta dans le nez. Quelque chose lui dit que cette odeur n'était pas seulement celle de la terre, mais aussi de quelque chose de plus macabre.
Les dalles en pierre étaient si froides qu'il les ressentait à travers ses semelles. Elles étaient fissurées de toute part et menaçaient de céder sous son poids. Heureusement, il atteignit la porte en un instant. Les murs s'effritaient au moindre contact. Ils n'étaient que de la terre condensée, maintenus par quelques poteaux de bois.
— Il y a un cadenas sur la porte. Mais elle semble fragile. On devrait pouvoir la faire tomber facilement.
— Je t'ent-... mal. Mais... pied dans... porte.
Austin prit une photo de la porte. Elle n'était finalement constituée que de planches horizontales clouées entre elles. Il prit une grosse inspiration. Mais son pied traversa la porte au premier coup. Il cria de douleur avant de le dégager. Heureusement, le bois n'avait attaqué que son pantalon. L'homme a ses cotes lui suggéra d'arracher les planches à la main.
Ils s'y mirent à deux avant de décrocher tous les clous qui maintenaient la porte ensemble. Le temps et l'humidité ayant effectué son travail, ils n'eurent besoin que de leurs mains. L'odeur se faisait maintenant un peu plus forte.
Austin se frotta les mains et découvrit devant lui, une petite salle. Elle ne devait pas mesurer plus quatre mètres sur quatre. Il aurait aimé dire qu'elle ne sortait pas de l'ordinaire, mais, s'attendant à un cercueil, il découvrait une pièce à vivre. Une table, une étagère, il aperçut même un bout de lit dans le coin à sa droite... Austin prit le tout en photo. Puis finalement, décida qu'il serait plus simple de filmer la scène.
— Aus-... vois..., grésilla son téléphone.
Il ne répondit pas. Il jeta un regard à l'ouvrier.
— Comment vous appelez-vous ?
— Colt, murmura-t-il.
Il semblait aussi peu confiant que lui.
— Austin. Enchanté.
Colt répondit par un hochement de tête.
Tentant de garder la caméra droite, Austin entra. Il balaya la pièce, passant rapidement sur la table à gauche ou traînaient quelques papiers, sur l'étagère qui gardait des dizaines de bouteilles vides, avant de s'arrêter sur le lit. Un frisson lui parcourut la colonne vertébrale. Sur ce lit, une couverture grise laissait entrevoir une silhouette difforme.
— Non, non, cria Colt. Je suis payé pour ouvrir cette tombe, pas pour y voir un cadavre.
Puis il courut vers l'escalier de pierre.
Austin savait lui aussi à quoi s'attendre, mais est-ce qu'il était prêt à le voir ?
Une larme perla du coin de son œil et ses lèvres tremblèrent. Il garda au mieux le contrôle de sa respiration.
Après tout, il était là pour témoigner de ces découvertes.
Il prit un pan de la couverture et l'arracha brusquement avant de fondre en larmes. Ici, reposaient deux squelettes : celui d'un adulte et, très vraisemblablement, celui d'un enfant. Aucune chaire n'était encore sur les os, mais quelques cheveux traînaient autour des cadavres. Celui de l'adulte était bien droit, les bras le long du corps, mais celui de l'enfant était étrange. Une sangle traversait son torse, ses mains étaient dans son dos attache par une ceinture. Sa tête, enfin, était tournée sur le côté, la mâchoire disloquée.
Austin sentit le vomi remonter son œsophage, mais il ravala le tout. Il tenta de réfléchir : est-ce que l'enfant était cette "force" maléfique que le fondateur avait tant voulu enfermer ? Que représentait-il ?
Il finit par reculer en séchant ses larmes abondantes. Sa hanche heurta la table. Détournant le regard des cadavres, ses yeux tombèrent sur les papiers éparpillés. Son souffle se coupa net, il crut tomber dans les pommes. Des dessins, des dizaines, tous faits de la même main, représentaient un enfant pleurant, attache, nu, dans des positions suggestives.
Austin ne put se retenir ; les tripes retournées, il vomit son déjeuner. Il ne put se résigner à accepter cette réalité. Le fondateur ne pouvait pas être ce fou, pédophile. Mais aucune raison ne pouvait se cacher derrière ces dessins !
Un carnet écrit en patte de mouche dormait là également, à côté d'un pot d'encre séchée, et le chevauchant, une lettre jaunie, à moité mangée par les mites. Il prit précipitamment la lettre.
"Mon cher Wyatt,
Tu sais toute l'affection que je te porte. Tu sais la confiance que je place en toi. Et c'est pour cela que j'ai toujours pu te confier mes plus grands secrets. La vérité, je te l'écris parce que je n'ai pas su la dire à voix haute : je n'ai pas supporté que ma réputation décline après les révélations de mon fils. C'est pourquoi - je l'écris pour ma conscience - je l'ai fait passer pour fou, dangereux, atteint par le diable, et l'ai enfermé avec moi. Je mourrai en martyre, et toi, je sais, tu reprendras ma place. C'est la meilleure situation pour chacun compte tenu de la situation.
J'aime mon fils, comme je n'ai jamais pu aimer ma femme. J'ai des travers que je ne peux contrôler, mais seul Dieu pourra me juger. Ici, sur terre, je resterais leur héros.
Lorsque tu trouveras cette lettre, nous serons déjà morts. J'ai prévu assez de nourriture, d'eau et d'alcool pour trois semaines. Le temps nécessaire pour trouver le courage de prendre ce poison. Je crains cependant ne pas en avoir assez pour Davy, alors je l'affamerais. Cela sera sa punition pour avoir trop parlé.
Lorsque tu nous trouveras – nous avions dit des années -, ériges ma tombe au-dessus de cette cave. Ne fais pas oublier ma mémoire, moi qui ai tant donne à cette ville. Ils me doivent le logis, la nourriture et en somme, la vie. Perpétue mon héritage.
Je suis navré d'être parti aussi brusquement, mais il me fallait une ville entière pour être satisfait.
On se retrouvera en enfer, mon ami.
Hank Davis."
Aucun doute ne pouvait subsister maintenant. La signature était bien celle des archives. Hank Davis était un criminel et un être abjecte. Et son enfant était le martyr de Parbridge.