On avait fait venir prêtres et autres hommes de foi, de prétendus sorciers et autres magiciens. Malgré tout, les ombres de la population de Vierfort continuaient de disparaître. Nul ne comprenait ni ne surprenait le phénomène ; la chose était systématiquement remarquée après le dessein. En une vaine tentative d’endiguer le problème, le village avait été mis en quarantaine dans le plus grand secret. Des gardes du Royaume de Zarin se postaient aux carrefours afin de contourner les passagers, prétextant qu’un incendie avait ravagé le village.
Pourtant, là-bas, les gens étaient ostracisés et n’osaient plus sortir de chez eux. Par conséquent, les vivres s’amenuisaient et la famine s’installait lentement, mais sûrement. Aucune communication n’était possible avec le Roi, alors tout le monde ignorait si une solution était encore recherchée. Les rumeurs racontaient qu’il attendait la mort de chacun afin d’éviter la propagation de cette malédiction.
Salvin, à sa fenêtre, regardait le soleil éclabousser les champs de blé de l’autre côté de la route. Il imaginait la chaleur sur sa peau ; il ferait tout pour ressentir un dernier coup de soleil ou se piquer une dernière fois avec les orties. Il ignorait même si sa jument, Kalua, était encore vivante. Il lui avait laissé un sac de grain plein dans la grange, mais il s’était écoulé un bon mois ; le sac aurait dû tenir trois semaines tout au plus.
Sa mère passait ses journées à épousseter leur petite maison bancale et à nourrir tant bien que mal sa petite sœur. Son père, lui, avait passé les premiers jours à se saouler avec ce qui lui restait et passait maintenant les journées allongé. Il lui arrivait de crier qu’il allait sortir prouver que tout ceci n’était qu’un fantasme, mais finissait toujours par se recoucher lorsque sa femme se mettait à pleurer en lui rappelant que leurs voisins maudits avaient certainement perdu leurs âmes. Elle ne souhaitait pas cela pour lui.
Salvin observait ce ménage chaque jour, impuissant. Lui qui, comme tout adolescent de son âge, avait des rêves de grandeur, voyait ses possibilités de rejoindre un jour la garde royale – et pourquoi pas de finir chevalier – s’amenuiser. Pour dépenser un peu son énergie et amuser sa sœur, il mettait en scène des histoires d’aventure dans lesquelles il pourfendait l’ennemi et la sauvait sur le dos de Kalua. Il courait partout dans la maison jusqu’à ce que son père lui somme d’arrêter. Les rires de la petite fille, deux ans à peine, remplissaient la pièce et faisaient sourire sa mère. Elle lui répétait souvent qu’il serait un grand narrateur un jour – peut-être en racontant ses campagnes de chevalier, lorsqu’il prendrait sa retraite. « Lorsque tout cela sera fini, tu iras à la capitale. Tu auras une vie protégée là-bas. », disait-elle avec un sourire triste.
Mais pour le moment, il était écroué sur sa chaise, à la fenêtre.
— Regarde, là-bas, s’exclama-t-il à sa sœur assise sur le rebord, il y a une biche !
Elle ouvrit grand les yeux et s’en émerveilla comme toujours. Pourtant, ce n’était plus un spectacle rare ; les animaux ne prenaient plus peur à venir aux abords du village depuis quelques jours. Celle-ci s’était même aventurée jusque dans les rues. Finalement, leur mère appela la petite afin de lui donner un peu de pain et de calmer son ventre grondant. Salvin continua de fixer la biche. Il pensait la reconnaître, mais cette fois-ci, elle était accompagnée d’un petit reniflant l’air chaud.
Soudainement, la biche se raidit. Le faon ne bougea plus. Elle tendit les oreilles, puis la seconde suivante, elle disparut entre les maisons, puis dans les champs. Le petit s’était laissé tomber dans les mauvaises herbes de la route. Salvin chercha la menace, mais ne vit rien d’autre qu’un corbeau sautiller sur les graviers. Celui-ci s’approchait du faon apeuré. Perplexe, Salvin regardait la scène avec beaucoup d’intérêt ; rien de similaire ne s’était encore produit jusqu’ici.
Il n’eut pas le temps de cligner des yeux que le corbeau piqua du bec sur l’ombre du bébé. Celui-ci tressaillit alors que son ombre se détacha de son corps pour traîner, comme le ferait un bout de tissu, dans le bec de l’oiseau. Le faon ne sembla pas avoir plus de réactions, tandis que le corbeau s’envola avec sa prise. Salvin le suivit du regard jusqu’à disparaître au-dessus de sa maison, bouche bée.
Sans perdre une seconde de plus, il courut à la porte et se jeta dehors. Sa mère n’eut le temps de crier et son père de se relever en trombe qu’il était déjà dehors. Il voyait l’oiseau partir vers la montagne, à quelques kilomètres de là. Il n’écoutait pas son père le sommer de rentrer immédiatement, ni sa mère qui pleurait de détresse, alors que le soleil le baignait de sa lumière. Mais pas le temps de s’attarder, il courut à la grange. Lorsqu’il ouvrit la porte, il pria au bon dieu que Kalua tint encore debout. En effet, elle vivait. Il vit en un coup d’œil qu’elle avait attaqué le foin qui constituait son lit, et même l’écorce du bois stocke là. Il la salua, s’assura qu’elle ne comportait pas de blessure et qu’elle était en état d’être grimpée. Heureusement, son père lui avait construit une source d’eau continue, alimentée par la rivière qui passait à quelques mètres, alors elle ne semblait pas désaltérée.
Il l’enfourcha à cru et sortit en trombe sous le soleil qui apparaissait écrasant. Il traversa les champs au galop et tenta de suivre la trajectoire qu’il avait déterminée de l’oiseau. Il lui fallut une petite heure, jetant toujours quelques coups d’œil par-dessus son épaule, pour atteindre les chemins escarpés du flanc de montagne. La pauvre Kalua était épuisée.
Les plantes des plaines vertes étaient derrière eux ; les sabots tapaient au petit trot contre la roche. Salvin ne savait pas vraiment ce qu’il cherchait, mais restait attentif au moindre mouvement. Le moindre oiseau qui aurait pu être un corbeau. Mais le paysage était monotone.
Un son, à cheval entre le souffle du vent et le cri étouffé d’un homme, se fit entendre derrière un rocher. Il descendit de Kalua et, contenant ses tremblements, s’approcha du murmure. L’espace d’une seconde, il se demanda ce qu’il faisait là et voulu faire demi-tour. Mais il pensa à la reconnaissance qu’il gagnerait s’il retrouvait les ombres. Les récompenses, le Roi le remerciant personnellement, l’histoire qu’il en ferait...
Derrière le rocher, écrasées par un tas de pierres, les ombres se débattaient entre elles. Piégées et agglutinées, elles criaient en demi-silence, se mélangeant et s’entrechoquant. Salvin eut un mouvement de recul. Quelle sorte de magie noire était-ce ?
Mais il se dit qu’il avait résolu le mystère dont personne n’avait de piste jusque-là. Sans plus de réflexion, il prit l’une des ombres et tira pour la déloger. Elle était légère et se confondait avec de la soie. Il la confondrait avec un bout de tissu transparent si elle ne se mouvait pas entre ses doigts.
Le cœur battant, la joie étirant ses lèvres, il courut vers Kalua et l’enfourcha sans attendre. Il reviendrait avec le reste du village pour récupérer celles qui restaient, mais tout d’abord, il ne pouvait attendre de prévenir tout le monde de sa découverte.
Les cheveux au vent, profitant de chaque souffle, il atteignit le village en hurlant.
— Je les ai ! Je les ai, venez voir !
Des têtes ne se firent pas attendre pour apparaître dans les encadrements de portes et de fenêtres. Sa mère, qui tenait sa sœur dans les bras, les larmes inondant ses joues, fut l’une des premières à mettre un pied dehors. Lorsqu’elle vit l’ombre qu’il brandissait triomphalement, elle posa la petite et se jeta sur lui.
— Mon fils ! Hurla-t-elle. C’est mon fils, il a retrouvé les ombres !
La foule se fit alors progressivement autour de lui. Les villageois le félicitaient, l’acclamaient. Certains arrivaient déjà avec leurs chevaux pour l’accompagner chercher le reste. Salvin sentait la joie le submerger. Il adorait cette sensation de reconnaissance et de chaleur qui l’envahissait.
À peine eut-il le temps de finir son récit que le ciel s’assombrit. La lumière disparut et avec elle, le réconfort. Les voix du village se firent plus inquiètes. Il fallut qu’un homme hurle qu’il avait provoqué les dieux pour que la foule se disperse à nouveau dans les maisons, effrayée. Salvin resta planté au milieu du chemin, l’ombre pendante dans les mains. Lorsqu’il voulut s’approcher de sa mère qui avait récupéré sa sœur et le regardait sans comprendre, quelque chose lui agrippa les mollets. À ses pieds, des ombres plus fermes et noires se mouvaient et semblaient sortir du sol. Ses ombres se transformèrent rapidement en corbeaux qui lui picorèrent les jambes. Alors qu’il tentait de se débattre et de se les arracher, les corbeaux se fondirent sous sa peau. Il avait beau la gratter en appelant sa mère à l’aide, ses doigts n’agrippèrent rien d'autre que lui-même. Il sentait les corbeaux remonter à l’intérieur de ses jambes, circuler sous sa peau et picorer sa chaire. Rapidement, il se trouva paralysé par la quantité de monstres. Ils avaient maintenant atteint sa cage thoracique, et il sentait la vibration de leurs picorements contre ses vertèbres, ses cotes, et bientôt, il se fit entièrement manger de l’intérieur. Il ne put retenir un crachat de sang ; sa vision se brouilla. Il entendait des cris lointains. Son cœur se mit à battre irrégulièrement, mangé par les oiseaux. Ses poumons se remplir de sang, mais avant qu’il n’ait eu le temps de se noyer, son cœur se déchira et il le sentit tomber dans sa poitrine.