— Vincent ! s’exclama l’invité dans le salon, le sourire aux lèvres. Je croyais qu’Henry ne me laisserait pas entrer cette fois. Nous cacherais-tu une dame quelque part ?
Comme d’habitude, Samuel le regardait, les yeux pleins de malice. Vincent ne l’avait toujours connu que gaieté, les pommettes seyantes et le regard vif. Sa joie semblait mettre de la lumière partout où il passait, même jusque dans ce salon aux étoffes précieuses. Sous le lustre brillant, près du piano en bois et encadré par des tableaux du peintre, il semblait avoir parfaitement sa place dans l’univers mondain. Il avait cette facilité à occuper l’espace sans jamais sembler chercher à le faire.
Vincent ferma la porte derrière lui et réajusta ses manches. Il vérifia machinalement que rien ne dépassait de ses manchettes.
— Je crains d’être trop penché sur mon projet pour avoir quelconque divertissement chez moi, répliqua-t-il d’un ton impassible.
— Je te taquinais. Le jour où nous te connaîtrons une compagne, je craindrai que le monde ne s’écroule.
Samuel éclata d’un rire bruyant. Vincent soutint son regard et, d’un geste, l’invita à s’asseoir dans un des fauteuils en gondole, tandis qu’il prenait place sur sa vieille bergère. Le bois craqua légèrement sous son poids.
— Oh non, je ne reste pas, mon ami, refusa-t-il. En fait, je t’emmène avec moi.
En effet, Vincent remarqua qu’il n’avait pas été déchargé de son manteau et qu’il restait agrippé à sa canne. Il portait son costume de fête, noir, trois-pièces. Bien sous toutes coutures, en somme, si ce n’est que ses cheveux brillaient d’un trop-plein de pommade.
— Que fêtons-nous, Samuel ? Je crains de ne pas avoir…
— Non, crois-moi, tu dois venir. Nous en avons un nouveau, et je pense qu’il peut te plaire.
Vincent ouvrit légèrement les lèvres, puis se leva en tirant sur le bas de sa veste.
— Permets-moi de me changer.
Alors qu’il quittait la pièce, il intima à Henry d’épousseter le tapis du salon sur lequel venait de passer Samuel.
Le soleil tombait à peine dans les rues de Paris. Une dernière lumière dorée s’attardait encore sur les façades. Les petites rues de Montmartre se dégageaient petit à petit, laissant les oiseaux reprendre leurs places sur les corniches et picorer ce qui traînait. Vincent aimait ce charme calme Parisien. La lumière éblouissait les carreaux, le monde s’était échappé à l’abri des regards et lui prenait sa place sur les trottoirs chauffés par la journée. Sa maison, rue Gabrielle, s’élevait entre deux petits immeubles. Il ignorait la population qui y habitait et s’en fichait bien. Ce qui l’y avait attiré à l’époque était la solitude qu’on y ressentait. Très peu de café, peu d’enfants et de famille, sans compter qu’il s’agissait du quartier des artistes. En journée, le passage se faisait un peu, évidemment, mais dès que la fin de journée approchait, il retrouvait la sérénité qu’il aimait. Finalement, il connaissait presque chaque détour du quartier, sans pour autant connaître ceux qui le traversaient.
— Allons chercher un fiacre, imposa Vincent.
— Un fiacre ? Rigola Samuel. Non, non, nous allons chercher le tramway. C’est beaucoup plus discret. Tu ne veux pas prendre le risque d’une énième remarque, Vincent.
— Quand bien même, dit-il se dirigeant vers la rue adjacente. Que feront-ils ? J’ai gagné ma place là-bas. Puis regarde-nous, on ne passera pas inaperçu, apprêtés de cette façon de toute manière.
Malgré son pied-bot, Samuel le rattrapa en quelques pas.
— Écoute, j’essaie de te faire une faveur ici, tu dois le comprendre. Je sais que tu aimes prendre les décisions, mais aujourd’hui, je te l’impose : nous allons prendre le tramway.
Vincent s’arrêta un instant et fixa l’air tant sérieux qu'inquiet de son compagnon. Puis il soupira et reprit son chemin.
— Nous allons prendre le fiacre ; je paye la course. Nous nous arrêterons quelques rues avant Oberkampf, si cela t’inquiète tant. Je tiens juste à mon intimité.
Ainsi, il héla une voiture au coin de rue et demanda au cocher de s’arrêter dans une petite impasse non loin de leur destination. À peine installé, Vincent tira les rideaux. Habituellement, il aimait se montrer, que les gens le reconnaissent, mais il préférait éviter de frustrer un peu plus Samuel.
Une fois la voiture démarrée, Vincent planta ses yeux dans les siens. Il tirait un sourire timide.
— Alors, dis-moi tout, amorça-t-il l’air grave. Que sais-tu de si troublant ? Mais plus que tout : comment ne suis-je pas au courant d’un nouvel arrivant ? Je sais que tu as la réponse.
Le visage de Samuel devint de plus en plus gêné : sa bouche se pinçait et ses yeux le fuyaient. Il sembla chercher ses mots.
— Je te respecte, Vincent, tu le sais bien. Je ne veux pas te voir quitter la confrérie.
Vinent sentit son cœur faire un bon a ses mots. Quitter la confrérie de l’ART ? Ce n’était pas dans ses prévisions.
Il resta silencieux quelques secondes ; les mots de Samuel l’atteignirent plus qu’il ne voulait se l’avouer.
— Ne tourne pas autour du pot, siffla-t-il l’air pincé.
— Les rumeurs veulent que ta place soit compromise. Il serait question de te faire quitter l’ART. Il n’y a eu aucun vote encore ! Alors peut-être que ce ne sont que des rumeurs. Cependant, je ne t’ai pas vu au dernier café organisé, alors j’ai supposé que, peut-être, toi qui ne loupes jamais rien, tu n’étais pas tenu au courant des réunions, pour une raison qui m’échappe encore. J’en ai eu le cœur net lorsque je suis venu m’en quérir ce soir.
Vincent fronça des sourcils. Pourquoi voudrait-on le mettre à l’écart de la confrérie, lui, qui la tenait encore debout ? Si cela était à cause de sa perte de popularité, il ne le laisserait pas passer, il se le jurait. Il avait beau ruminer, il ignorait une meilleure explication. Après tout, il était devenu un pilier. Et cette pensée lui revint comme une évidence presque rassurante.
Sans qu’il ne s’en rende compte, alors qu’il entendait Samuel tenter de lui faire la conversation d’une voix faussement calme, le cocher leur fit signe qu’ils atteignaient la fin de leur trajet. Il sortit de ses pensées, presque trop brutalement.
— Alors nous le saurons ce soir, murmura-t-il presque à lui-même.
Après avoir grassement payé le conducteur, il se mit en marche à grands pas. Il n’attendit même pas que la voiture eût complètement disparu au bout de la rue. Samuel, qui le suivait de près, le supplia de ne pas faire de grosses vagues, qu’il ne fallait pas empirer la situation, énumérant ce qu’il serait plus judicieux de faire, mais il l’écoutait à peine. Pourtant, lorsqu’ils arrivèrent devant cet immeuble à la porte rouge, il se tut rapidement, probablement essoufflé par sa course en canne.
— Je te préfère lorsque tu fais des blagues, dit Vincent en reprenant son air confiant.
Samuel ne put retenir un rire nerveux et prit l’initiative de toquer. Le son résonna brièvement derrière la porte. Le heurtoir doré, sur lequel ressortait la lettre “W”, reflétait son sourire revenu.
— J’insiste, murmura-t-il tandis qu’on leur ouvrait. Ne laisse pas ce Vincent Noir égocentrique prendre le dessus.