Beauté vénéneuseChapitre 1 sur 1

Chapitre I

26 août 2026·1 098 mots·5 min de lecture

Affalé sur la table de son atelier, Vincent Noir agrippait ses mèches brunes avec ferveur. Des sanglots s’échappaient de sa bouche par intermittence et son nez mouillait largement son plan de travail. Effondré par la peur et le cœur compressé dans la poitrine, il faisait grandir les critiques des journaux dans sa tête : « C’est du réchauffé. Ses œuvres n’ont plus rien de nouveau. Il a perdu de son talent… »

Vincent releva son visage gris vers une fougère mourante. Penchant vers la lumière de sa fenêtre plein nord, ses feuilles jaunies tombaient une à une sur l’établi. Et laissant son regard divaguer, il tomba sur une enveloppe dans sa pile, médiocre, de courrier de la semaine. Il crut reconnaitre une écriture en patte de mouche. Ce ‘a’ dans “Paris” avait la même boucle dans la lettre que celle d’une vieille connaissance. Il ne connaissait personne d’autre écrire ses ‘a’ de cette manière. Piqué par la curiosité, et ravalant ses larmes, il finit par la ramasser.

A l’intérieur, il y avait deux papiers. Le premier : un extrait de journal de Saumur, questionnant les habitants de Montsoreau sur le déclin de leur artiste originaire du coin. Certes, il n’habitait plus son village depuis presque deux décennies, mais les résidents continuaient de soutenir son travail avec ferveur. Il était et resterait leur célébrité locale.

Vincent déchira la coupure et retomba sur la table en sanglot. Si les choses continuaient ainsi, il pourrait dire adieu à ses places dans les événements importants du monde de l’art - le Salon des Artistes français, les soirées dans les cafés de la place Pigalle... Il ne pouvait se permettre un tel déshonneur.

Mais face à lui se tenait le reste de l’enveloppe. Peut-être était-ce un soutien inattendu ? Une nouvelle qu’il regretterait de manquer ? Après tout, cet ami était lui aussi parti à la conquête des grandes villes, peut-être qu’aujourd’hui il saurait lui donner un coup de main pour se faire exhiber ailleurs. Et montrer par la même occasion ce que perdait Paris.

Il voulut en avoir le cœur net.

« Cher Vincent,

Bientôt dix années que nous échangions notre dernière lettre. Pourtant je n’ai cessé de suivre ta progression. Ta carrière est belle et grandiose, ta reconnaissance dans le monde artistique n’est plus à faire et ton travail est bon.

Mais j’ai également vu les dernières critiques que te fait le public parisien, et je pense qu’elles se font trop difficile. Ici, à Montsoreau, la population continue de t’acclamer, comme tu pourras le voir sur l’article que je t’envoie. Ton portrait est accroché aux murs des cafés et ton nom est régulièrement dans les bouches. Et je suis fière de dire à ma femme que je t’ai longtemps connu.

En effet, je suis marié depuis un peu plus de 8 ans à ma belle Eléonore. Je t’avais fait parvenir un faire-part, mais comme il s’agissait de l’une de tes années les plus fastes, j’ai supposé par ton absence que tu étais trop occupé. Je ne t’en tiens pas rigueur.

Par ailleurs, et je pense que tu as pu le comprendre, je suis revenu habiter la région après la naissance de mes enfants. Rien n’a réellement changé par ici, si ce n’est que c’est plus festif. Un banquet est tenu dans le parc longeant la Loire le mois prochain. Pourquoi ne viendras-tu pas y passer quelques jours ? J’ai une chambre d’ami tout à fait confortable qu’Eléonore entretient régulièrement. Ça me ferait plaisir de te revoir et te montrer ma vie d’aujourd’hui. Je pense que nous avons beaucoup à discuter.

Bien à toi,

Hippolyte Olivier. »

Vincent fixa la lettre, sans expression, les joues encore humides.

Montsoreau, il n’y avait plus pensé depuis la mort de ses parents, onze ans en arrière. Naissants dans ce village de campagne, ils avaient, lui et Hippolyte, emprunté des chemins bien différents : lui, l’art et l’autre, la botanique. Ils s’étaient bien échangé quelques lettres après leurs départs respectifs, mais leur lien n’avait pas tenu la distance.

Cependant, en cet instant de crise, il n’éprouvait aucune envie de renouer avec ce passé. Ce n’était que des nouvelles qui finiraient à la poubelle avec ses autres lettres d’admiratrices et d’admirateurs.

Il chiffonna le papier et la jeta dans la corbeille à ses pieds ; elle rebondit sur le bord et roula jusqu’aux tableaux empiles derrière. En fait, tout le mur était couvert de toiles plus ou moins finies, plus ou moins travailler. Certaines n’étaient encore que des esquisses, d’autres portaient déjà plusieurs couches de peinture. Mais toutes faisaient face à l’immensité de la fenêtre encadré par ce papier peint aux multiples taches de couleur.

A l’extérieur, le monde grondait dans son après-midi – les claquements des sabots mêlés au ronflement lointain des machines et la voix du crieur de journaux au milieu du brouhaha des autres vendeurs ambulants. Jusqu’à l’horizon, les toits des immeubles parisiens et, plus loin, les ateliers et les cheminées des industries, tapissaient le décor – un paysage bien triste pour un homme dont l’art était la nature.

Vincent s’approcha de cette fenêtre, mais s’arrêta face à son précieux chevalet, son ami depuis toujours, posé près du mur de droite. Puis, il le renversa dans un fracas qui resonna surement jusque dans la rue. Il attrapa un tube de peinture à l’huile qui trainait par terre et l’écrasa. Le liquide rouge s’échappa en un jet tourbillonnant avant de couler sur ses doigts.

Une fois satisfait, il jeta le tube essoré sur le parquet, et quelqu’un toqua à la porte. Une petite voix de souris traversa le bois.

— Monsieur. Veuillez m’excuser, monsieur, mais un homme s’est présenté ici, intima-t-elle. Dois-je lui demander de repasser plus tard ?

Vincent fournit un effort d’esprit pour ne pas hurler sur son timide valet. Et, attrapant son chiffon le plus proche pour s’essuyer les doigts, lui ordonna d’entrer. Cet homme vouté, les cheveux grisonnants – et pourtant, à peine 35 ans – avait le don de l’exaspérer. Il était souvent béat, avait les yeux gris et vagues et des poches qui n’en terminaient jamais.

— A-t-il donné son nom ou sa profession ? Demanda-t-il d’une voix sèche.

— Il dit être un Visiteur de l’Art. Mais j’ai préféré venir vous quérir avant de le faire entrer.

Vincent jeta le chiffon et lui fit signe de sortir.

— J’arrive dans un instant.

Une fois son domestique dehors, il passa une main sur sa moustache, réajusta son costume en laine et sortit en claquant la porte. Une chose qu’il ne pouvait pas perdre, c’était sa liaison avec la corporation.